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Il est mort, mon cher ami. Pendant que la
canaille qui grouille chez les marchand de vins, en face de sa maison, va
s’approprier sa dépouille, pendant que les députés, les communards et les
francs-maçons vont battre la caisse sur ce cadavre[1],
nous nous enfermerons pour relire ce qui nous appartient de lui, ce qui est entré
dans notre sang, ce que nous récitions à vingt ans entre Gourdan et La
Mûre quand je vous reconduisais le soir. En voyant disparaître cet esprit
qui nous a possédés à nos meilleures heures, j’ai bien pensé à vous ;
c’était comme un lien de plus de notre jeunesse, un des plus forts, qui se
rompait. Il faut s’attrister, mais quelque énorme folie que fassent ses
exploiteurs, quelque surprise que nous réserve cette mascarade…, il ne faut pas
injurier, il ne faut pas renier le génie qui nous a communiqué ces
enthousiasmes dont notre amitié était réchauffée.
Je souhaite que nous nous retrouvions assez
jeunes pour le relire encore ensemble et je vous serre encore la main sur le
vieux volume des Orientales.
(Vicomte E.-M. de Vogüé[2],
Lettres à Armand et Henri de Pontmartin, 1867-1909, Librairie Plon, 1922)
Document n°2 :
La
Prière pour tous (extrait)
Quand elle prie, un
ange est debout auprès d’elle,
Caressant ses cheveux des plumes de son aile,
En essuyant les pleurs dont son œil est
terni,
Venu pour l’écouter sans que l’enfant
l’appelle,
Esprit qui tient le livre où l’innocente
épèle,
Et qui, pour remonter, attend qu’elle ait
fini.
Son beau front incliné semble un vase qui
penche
Pour recevoir les flots de ce cœur qui
s’épanche.
Il prend tout ; pleurs d’amour et
soupirs de douleur.
Sans changer de nature il s’emplit de cette
âme
Comme le pur cristal que notre soif réclame
S’emplit d’eau jusqu’aux bords sans changer
de couleur.
Notes de M. Sourd :
Dans la version imprimée le vers 3 est
le suivant : « Essuyant d’un baiser son œil de pleurs terni »
Léopoldine (28 août 1824-4 septembre 1843) : elle a donc 13 ans en 1837. Sa
première communion a eu lieu le 8 septembre 1836 en l’église de Fourqueux.
Camille Roqueplan (1802-1855) : « Peintre de grand
talent… Frère du très spirituel Nestor Roqueplan, auteur des Nouvelles à la
main, rédacteur en chef du premier Figaro, ex-directeur de l’Opéra
et de l’Opéra-Comique, et feuilletoniste au Constitutionnel » (L’Autographe,
1er mars 1865)
Document
n°3
Transcription par Monsieur Sourd :
J’ai un notaire, Madame, un affreux notaire
dans le genre Lahure qui m’escamote à peu près l’héritage de mon père et qui
depuis un mois me fait passer ma vie sur la grande route de Paris à Blois. Je
ne suis plus vivant, j’habite la cour des malle-postes et le bureau des
diligences.
Je ne suis jamais sûr d’être ici demain, et
je suis presque toujours là-bas après demain. Plaignez-moi de tant d’ennuis, et
surtout du plus grand de tous, de l’ennui de ne pas vous voir. Je ne pourrai
pas dîner avec vous, je suis bien triste. Dès que je serai tout à fait ruiné,
c’est-à-dire libre, j’irai me mettre à vos pieds.
Notes de Monsieur Sourd :
Lahure : sans doute allusion au père de
l’imprimeur Lahure qui était notaire honoraire (selon le Dictionnaire des
contemporains, 1870, p.1034).
Nous avons interrogé Monsieur Sourd pour lui demander ce qui lui
faisait penser que la lettre manuscrite (reproduite ci-dessus) était adressée à
Marie d’Agoult et pouvait dater des années 1841-1842. Etant donné ce qu’ Hugo
écrit, nous pensons plutôt, en effet, que la lettre date de peu après la mort
de son père (le 29 janvier 1828). La
seconde femme de Léopold, de son nom de jeune fille Catherine Thomas,
revendiquait l’héritage de son mari et Victor Hugo dut lui faire un procès. Le
12 mars 1828 il écrivait à Ymbert Galloix: « Vous savez que
malheureusement pour moi j’hérite ; mais vous ne savez pas que rien n’est
plus ruineux que d’hériter. Voilà six semaines que le peu d’argent que j’ai
passé en inventaires, poses de scellés, vacations d’huissiers, droits de
succession, etc, etc. » Nous opterions donc plutôt pour 1828 ou 1829. Quant à
la destinataire, elle nous paraît difficile à identifier. Voilà la réponse de
Monsieur Sourd :
[…]
J’ai
été très sensible à la place que L’Echo Hugo fait au courrier des
lecteurs [3];
cette rubrique que j’estime très utile n’existe pas dans les sociétés
amicalistes d’écrivains, du moins dans les quelques auxquelles j’adhère. Il
s’agit presque toujours exclusivement de « cahiers » où s’expriment
des universitaires spécialistes et brillants, où l’adhérent de base n’a droit
qu’au service du bulletin. S’agissant de Victor Hugo la proposition de
« communiquer et d’échanger » me semble en effet s’imposer.
[…]
Je réponds à votre questionnement relatif à la lettre d’un « 13
février » adressée à une dame. C’est une lettre que j’ai acquise voici
trois ans auprès d’un professionnel du commerce d’autographes, à qui j’avais posé
les mêmes questions que celles que vous posez. Voici ce qu’il m’avait
répondu : « (…) lorsque j’ai acheté cette pièce, d’une part
elle m’a été vendue comme telle et le précédent propriétaire était quelqu’un de
fiable, et d’autre part lorsqu’on consulte la fameuse Revue des Deux Mondes
et La Revue Indépendante des années 1840, on s’aperçoit que Marie de
Flavigny y publiait de nombreux articles sous le pseudonyme de Daniel Stern et
qu’elle faisait état bien souvent de son amitié avec Victor Hugo qui fréquentait
de plus régulièrement son fameux salon littéraire. »
J’avoue
n’avoir été que médiocrement convaincu par cette argumentation qui fait plus
appel à la foi du charbonnier qu’à la rigueur scientifique.
Monsieur Sourd nous dit ensuite tout le bien qu’il pense de la
biographie de Jean-Marc Hovasse , et sa redécouverte de Littérature et
Philosophie mêlées.
[…]
Entre temps […], j’ai pu me rendre compte que cette lettre pouvait, en effet
avoir été écrite quelque temps après le décès du général Hugo en 1828. Je
trouve page 382 de la biographie l’extrait de la lettre à Ymbert Gallois que
vous me citez. […] C’est [la biographie
de Jean-Marc Hovasse] une œuvre de Titan qui nous mène au cœur de la création,
du processus de création, une tapisserie vivante où les fils de la toile
historique croisent harmonieusement ceux de l’élaboration littéraire et
philosophique. Toute l’architecture d’une vie se construit au fil des pages.
J.M. Hovasse ne nous convie pas à une visite de musée, il nous fait participer
au ballet même des Muses.
Quel
meilleur hommage à rendre à Hugo que ces renvois constants à l’œuvre
écrite : toujours le jeu de l’écho !
Pour
ma part, j’ai redécouvert Littérature et Philosophie mêlées en exhumant
de mes cartons une édition de 1868, enrichie d’une dizaine de discours dont
l’actualité n’a pas pris une ride. »
Jean
F. Sourd, le 19 février 2002
[1]NDLR :
Propos bien peu dans l’esprit de Hugo qui n’a cessé de défendre ce que Vogüé
appelle avec mépris « la canaille » ; sans soutenir les communards dont il jugeait
l’action inopportune au moment de la guerre de 1870 et dont il condamnait les
actes de violence, il se battit avec vigueur contre la répression dont ils
furent victimes et leur offrit l’asile dans sa maison de Bruxelles, ce qui le
fit expulser. Quant à ses rapports avec les francs-maçons, ils étaient de
sympathie et il ne leur reprochait que d’admettre parmi eux des princes, comme en témoigne la lettre suivante :
Victor Hugo à Chassaignac , grand commandeur du
rite écossais en Louisiane
Bruxelles, 16 août 1867
Vous avez raison, Monsieur ; sans appartenir de
nom à la maçonnerie, je suis avec elle de cœur. Ma franc-maçonnerie est plus
haute encore que la vôtre, c’est l’humanité.
Vous voulez, vous, noble esprit, noble cœur, admettre
les noirs, et vous avez raison ; moi, je veux la transformation pacifique
du prince en homme, et du roi en citoyen. Il faudrait du temps. Soit ;
Dieu en a.
D’ici là, ne pouvant coudoyer les princes que vous
admettez, je n’ai pas dû entrer parmi vous. Mais j’aime votre grand but et
votre fraternité magnifique, symbole de la fraternité future.
Je vous remercie de m’avoir communiqué le grave et
beau progrès que vous venez d’accomplir ; l’admission des noirs dans vos
rangs commence l’égalité, que l’exclusion des princes consommera »
[2]NDLR : Eugène Melchior de Vogüé (1848-1910), qui
avait séjourné à Saint-Pétersbourg comme diplomate, contribua à faire connaître
en France les écrivains russes du XIXe siècle, suscitant le mouvement
néochrétien qui réagit contre le naturalisme et le scientisme. Il est l’auteur
de plusieurs essais et romans.