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La
Esmeralda de Louise Bertin à Besançon
Entretien avec
Françoise Tillard

Anonyme : Portrait de Louise Bertin
Françoise Tillard
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Le 19 février vous avez donné au
Théâtre-Opéra de Besançon La Esmeralda, opéra de Louise Bertin, livret
de Victor Hugo d’après Notre-Dame de Paris. Créée le 14 novembre 1836 à
l’Académie royale de musique, l’œuvre était tombée après la sixième
représentation pour diverses raisons. Vous avez donc ressuscité cet opéra.
Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de monter cette œuvre ?
Arnaud Laster. Il m’en avait tellement parlé… Dès que j’ai pris
connaissance de la partition, j’ai
pensé que l’œuvre valait la peine d’être réhabilitée.
A la lumière de la correspondance de Hugo avec Louise Bertin, on
s’aperçoit que la musicienne donnait à son librettiste des directives
strictes. Elle lui envoyait des schémas
très précis qu’il devait suivre : sur le nombre de syllabes et les rimes
notamment. Etait-ce une pratique habituelle ou est-ce que cette exigence est
particulière à la manière de composer de Louise Bertin ?
Non, Louise Bertin ne se distingue pas des autres musiciens en cela.
C’était habituel. C’est très contraignant mais est-ce que c’est plus
contraignant que l’habitude des timbres ? Une vieille tradition française
qui consiste à écrire des chansons sur des airs donnés…
Louise Bertin avait l’inconvénient d’être la fille du directeur du Journal des débats, que beaucoup de contemporains
haïssaient, en particulier à cause de ses opinions orléanistes ; le livret est sulfureux : un prêtre
amoureux en est le personnage principal ; et même si la censure a demandé
de supprimer le mot prêtre dans le livret, les spectateurs connaissaient le
roman… et, surtout, Louise était une femme. Hugo était persuadé, d’ailleurs,
que la misogynie était pour beaucoup dans la chute de l’opéra…
Hugo en était persuadé ? J’avais l’impression que la misogynie
restait très masquée quand même… y compris dans les critiques… elle transparaît
surtout dans les articles disant que la musicienne était un amateur… Manière
détournée de s’en prendre à la femme. On a dit qu’elle n’avait pas étudié la
composition alors qu’elle avait étudié avec Reicha. Et on a passé sous silence
ses études. Pourtant, quand on regarde son travail, la propreté de sa partition
et l’attention avec laquelle elle compose, on s’aperçoit qu’elle est, au
contraire, très professionnelle. Vraiment, l’amateurisme, on ne le voit
pas ! Ça, c’est très grave et c’est là qu’on pouvait faire mal :
« C’est une femme, donc c’est un amateur. »
Berlioz et Liszt, eux, ont été très impressionnés par la musique de
Louise Bertin…
Meyerbeer aussi… il a essayé de promouvoir son opéra en Allemagne.
Berlioz, Liszt, Meyerbeer… Louise était appréciée par les vrais
connaisseurs. Comme elle était handicapée, Berlioz a dirigé les répétitions de La Esmeralda et Liszt en a fait une
réduction pour piano et chant. C’est la version que vous avez donnée à
Besançon. Ce parrainage prestigieux, loin d’aider Louise Bertin, lui a nui
puisqu’on a été jusqu’à dire que
Berlioz avait retouché la partition et qu’il était l’auteur de nombreux
passages. Ce qu’il a farouchement nié, même en privé : il écrit à sa sœur
que sa seule contribution a consisté à conseiller à Louise une meilleure fin
pour l’air des cloches de Quasimodo : « ma collaboration s’est bornée
à indiquer à l’auteur une péroraison plus digne de l’exorde.»
Le conseil doit être à mon avis d’introduire des triolets à la
fin de l’air de Quasimodo. Ce qui est simplement un conseil de collègue à
collègue…
Ce qui est extraordinaire, c’est que cette calomnie continue
aujourd’hui. D’une part dans une
biographie récente…, d’autre part dans un texte qui figurait dans le programme
de Besançon…
C’est de la pure misogynie et c’est une misogynie assez méchante. Ce
n’est même pas la peine de trop étudier ce genre de choses car c’est bête.
Avant tout…
Qu’est-ce qui vous paraît original, à vous, en tant que musicienne,
dans la partition de Louise Bertin ?
Là où, justement, elle n’est pas du tout amateur, c’est dans le soin
qu’elle met à indiquer des nuances dans les parties chantées. En dehors du
rythme qu’on lui a reproché… et des ruptures de rythme abruptes, on lui a
reproché aussi de ne pas respecter les carrures, rendant la chose plus
difficile à apprendre pour les chanteurs. Et c’est vrai que même aujourd’hui de
temps en temps, même quand on regarde la partition, il faut faire attention…
paf !… il y a une mesure de moins. La carrure de quatre… de quatre sur
quatre… qui tient la musique occidentale, y compris le jazz, complètement
prisonnière, elle la rompt régulièrement. Et cette rupture, j’ai eu
l’impression qu’elle essayait de l’introduire dans le vers de Hugo et dans le
rythme général de la carrure. Berlioz, qui lui aussi a cassé ce rythme, le lui
a pourtant reproché !
C’est donc voulu par elle, cette rupture …
Oui… car il n’y a rien de plus facile pour un musicien que de respecter
la carrure… pour nous tous c’est ce qu’il y a de plus idiot à faire…
Et pourquoi ce reproche de la part de Berlioz puisqu’il a fait la même
chose ?
C’est un peu la paille et la poutre… (rire) Je crois qu’il le
lui reprochait aussi en connaissance de cause… parce qu’il cherchait des effets
similaires. Il trouvait que lui-même l’avait fait… trop. Autre originalité de
Louise : dans les nuances du chant. Dans le style vocal, elle réclame des
soufflets qui ne sont pas élégants. Par exemple, elle indique vraiment
des soufflets vers le haut. Là c’est l’équilibre classique qui se rompt. Pour aller vers plus de théâtralité. Six ans après la bataille d’Hernani,
elle fait sa bataille romantique en musique. Par rapport à Hugo, elle a essayé
d’introduire dans son chant un certain mauvais goût… ce que voulaient les
romantiques…
Ce que les tenants du classicisme appellent mauvais goût…
Oui, bien sûr ! Elle a
essayé d’introduire dans son chant des distorsions, des choses plus violentes…
Et ça, je crois qu’elle l’a vraiment travaillé.
Avez-vous l’impression qu’elle s’est efforcée de faire entendre le
texte ?
Je crois… bien qu’on ait reproché à l’orchestre de couvrir les
voix. Moi, je n’ai pas entendu l’opéra
avec orchestre ; donc je ne peux pas me prononcer sur ce point. En ce qui
concerne les airs, oui, il y a un grand respect de la prosodie et Louise reste
très proche du texte qu’on entend parfaitement. En revanche, en ce qui concerne les ensembles, c’est
toujours pareil… c’est difficile… parce que souvent on entend une seule partie
et les autres sont un peu sacrifiées.
Frollo, dans les ensembles, a parfois du mal à faire entendre son
texte, mais malgré tout, il y a
toujours un moment où il est seul et où il peut se faire entendre à l’intérieur
même de l’ensemble… Il pouvait y avoir des moments difficiles avec les cuivres…
mais ça ne pouvait pas être pire que Wagner… et on n’a jamais reproché à Wagner
d’être inintelligible alors que de temps en temps… lorsque les cuivres s’y
mettent… (rire)
C’est donc plutôt bien écrit pour la voix…
Oui. En tout cas c’est écrit
avec vraiment beaucoup d’attention et vraiment avec un style vocal dans
l’oreille. Elle connaissait très bien l’opéra.
Elle les a tous entendus… ou presque. Je crois… c’est une impression…
qu’elle aimait beaucoup Don Giovanni.
Elle aimait beaucoup Mozart. En découvrant sa façon d’écrire les
nuances, la précision des nuances… souvent je me suis dit : tiens… elle a
regardé la partition de Don Giovanni. Et aussi ce début, tout de suite
dramatique…comme Don Giovanni… on entre immédiatement dans le drame avec
cette cour des miracles. Ça démarre très fort.
Est-ce que vous voyez des rapprochements avec d’autres musiciens ?
Des contemporains ?
On lui a dit, à l’époque, qu’elle suivait le style allemand, ce qui
était très mitigé, comme compliment. Forcément… c’était une élève de Reicha…
qui était quelqu’un de très pointilleux… Donc elle devait connaître Gluck,
Beethoven, bien sûr…
Moi, j’ai trouvé que la musique annonçait Bizet par moments…
Oui… D’ailleurs le personnage d’Esmeralda a quelque chose de Carmen.
Avec des petites nuances, tout de même, on va y revenir en parlant de
la mise en scène…
En tout cas c’est une autre question : celle de l’influence de La
Esmeralda. On a dit : ça a été un échec, donc on l’enterre. Or, elle a
pu influencer des musiciens, qui ont pu connaître son œuvre à travers la
réduction pour piano de Liszt. C’était donc une bonne idée de faire cette
version…
Pour en revenir à Carmen… J’ai trouvé que dans la mise en scène de
Jacques Connort, qui par ailleurs a des qualités, il en faisait trop une
Carmen, justement. Pourtant, même si elles ont des points communs - danseuses
des rues, d’une beauté extraordinaire qui provoque le désir des hommes -,
Carmen est une femme libre qui provoque, qui est volontairement séductrice,
alors qu’Esmeralda est naïve, c’est une enfant. Elle séduit sans l’avoir
cherché…
Jacques Connort –vous pouvez ne pas être d’accord avec son
interprétation- a été très attentif au roman et au livret et il a voulu rester
très fidèle à Hugo. Je crois que Hugo a lui-même transformé Esmeralda dans le
livret…
Pas à ce point… C’est, dans le livret comme dans le roman, une
sauvageonne. Elle ne s’attend pas aux catastrophes que provoque sa séduction…
elle en est victime… comme Carmen, mais elle n’a rien fait pour s’attirer tous
ces ennuis… sauf tomber amoureuse du bellâtre qu’est Phœnix, totalement
modifié, lui , dans le livret.
C’est pour cela qu’on ne pouvait pas garder Esmeralda comme elle est
dans le roman… On était obligé de la faire beaucoup moins naïve face à
Phœbus…puisque Phœbus lui-même n’est pas cette espèce de porc qu’il est dans le
roman.
Elle est tout de même très séductrice, dans la mise en scène. Pas
farouche pour deux sous ni timide… elle en fait beaucoup…
Elle danse !
Pas uniquement… elle va chercher un matelas, s’y vautre avec beaucoup
de gestes éloquents et y attire Phœbus…
pour ne donner qu’un exemple. Dans le livret, quand Phœbus la courtise
pour la première fois, elle lui oppose
un refus répété et au moment du rendez-vous fatidique, confuse, elle lui demande à plusieurs reprises, de
ne pas trop s’approcher d’elle, et elle
vient de lui refuser un baiser au moment où Frollo le poignarde. En fait, elle
est même plutôt plus farouche que dans le roman… Il y a beaucoup de
contradictions avec le texte dans la mise en scène… Aux moments où elle dit
non, elle attire Phœbus à elle…
Oui… Mais ça c’était en toute conscience : que le texte dise une
chose, que la mise en scène dise une chose et que la musique dise une troisième
chose… C’était un parti pris… Ce n’était pas par ignorance de ce que disait le
texte. Et Anne non plus ne savait pas quoi faire de ce texte… Car aujourd’hui
essayez de mettre en scène un trio comme celui-là où la soprano n’arrête pas de
dire : non, non, non ! Où est-ce qu’on va ? (rire) Surtout que la musique dit quand même autre
chose. D’ailleurs j’ai dit : la musique dit une troisième chose, c’est
faux. Ils font plutôt ce que la musique dit. Car au moment où elle dit ça, en
même temps la musique monte, monte, monte… il y a une espèce de pont en si
majeur… ça va… ça va vers un orgasme qui est le moment où Frollo tue Phoebus.
C’est un petit peu cela que Jacques a voulu montrer, en plein accord avec la
musique.
D’accord… qu’il y ait une sensualité qui va au-delà des mots, et même
par moments qui passe par les mots, c’est exact, malgré le
« non ! » Que la musique intensifie encore cette sensualité,
c’est vrai aussi. Mais je trouve tout
de même qu’Esmeralda, à ce moment-là,
en fait tout de même un peu trop…
A ce moment-là (riant) je dois dire que j’étais penchée sur mon
piano et je ne faisais pas trop attention à ce qu’ils faisaient ! Il faut dire que Didier Brunel, le directeur
de l’Opéra, m’avait confié un excellent Steinway.
On vous doit d’avoir exhumé cette œuvre dont jusqu’ici, à ma
connaissance, seuls le récitatif et le grand air de la scène 2 de l’acte I de
Claude Frollo, enregistrés pour une émission de radio, ont été diffusés
plusieurs fois. Et on a pu constater la beauté et l’originalité de cette œuvre.
Mais on aimerait, bien sûr, entendre un jour la version avec l’orchestre, qui
est, paraît-il, d’une richesse exceptionnelle avec beaucoup de cuivres et de
percussions, et puis les chœurs... Est-ce que vous pensez que ça pourra se faire
un jour ?
Ça, ce n’est pas moi qui ai les sous pour faire ce genre de choses… Il
faudrait qu’on puisse le refaire…qu’un metteur en scène, un chef d’orchestre et
un directeur de théâtre s’y intéressent.
Qui auraient les moyens de le faire. Mais pour le moment, avant de
sortir les gens de leur misogynie, il y a du boulot…
Est-ce que vous avez comparé la partition de Liszt avec la partition
originale ?
C’est très fidèle. Alors que Liszt ne se gênait pas pour faire des
paraphrases, il en était tout à fait capable… Mais là, pas du tout. Je vais donner prochainement, pour un
concert Hugo, des réductions pour piano de Verdi. Ce n’est pas de ce
niveau-là ! Moi aussi j’aimerais que ce soit donné avec orchestre. Mais la
partition de Liszt est d’une exceptionnelle qualité. C’est de la qualité de
toute sa musique pour piano.
Vous avez rétabli, bien sûr, le texte original, qui avait été modifié
par la censure. Il avait fallu, par exemple, supprimer le mot
« prêtre » partout où il se trouvait. Et on se rend compte à quel point le livret est audacieux pour
l’époque.
Même aujourd’hui, je dois dire que les chanteurs disent :
« Est-ce qu’on ne pourrait pas supprimer quelques
"prêtre" ? Maintenant qu’on sait… et que voilà… c’est
fait… ça devient absolument sans intérêt. »
Je n’en suis pas certaine… Quelle
audace en tout cas ! C’est un prêtre fou de désir et qui est le personnage principal. Ça m’a
frappée : à quel point Frollo,
dans le livret, est le personnage principal, ce qui n’est pas le cas dans le
roman où il n’est qu’un des personnages principaux. Ça aussi, c’est une
originalité… puisque, en plus, c’est la
basse, donc, qui a le rôle central. En
principe, à l’époque, c’est plutôt le ténor.
Nous on ne l’a pas vraiment ressenti comme ça. Non… Esmeralda, Phoebus, Frollo, Quasimodo
ont des rôles, me semble-t-il, assez égaux…
Vous trouvez ? Pour ma part j’ai eu vraiment l’impression que
c’était vraiment Frollo qui chantait le plus, qui était au centre…
Ce qui peut donner cette impression, c’est que le deuxième acte est
quasiment inexistant dans cette version… et que Matthieu Lécroart occupe le
terrain !
Ce qui m’a paru étonnant, aussi, c’est de donner à Quasimodo une voix
de ténor…
Non, ça, je crois que c’était assez habituel à l’époque, même pour un
personnage de ce type.
J’ai regretté la suppression de la scène du pilori. C’est une scène
très importante. Les gens oublient souvent que Quasimodo tombe amoureux
d’Esmeralda parce qu’elle a eu pitié de lui. Pas, comme les autres, parce
qu’elle est belle…
Oui. C’est d’ailleurs très beau dans le roman, ce qui naît entre eux…
Il est, dans le roman, en tout cas, le contraire de Phoebus. Puisque Phoebus est idéalisé dans le livret…
Il paraît que c’était une idée de Berlioz qui pensait que la musique ne
pouvait pas donner un équivalent de la
« sotte suffisance qui fait le fond de ce soldat capitaine ».
A l’époque, en effet, ce n’était pas possible. Un ténor n’était pas un
bellâtre… La musique qu’on écrivait pour l’opéra ne pouvait pas refléter un
bellâtre… Est-ce que ce bellâtre, ce personnage de convention existe chez Verdi ?
Oui, un peu chez le duc de Mantoue (François 1er dans Le roi
s’amuse). Mais il est vrai que Verdi adoucit le personnage : il a son
grand air où il dit être amoureux de Gilda.
Le personnage du libertin, on l’a déjà dans Don Giovanni. Mais
il n’est pas du tout ridicule. En
revanche, Phoebus, aristocrate mal
élevé qui se comporte comme un soudard dans le salon de Mme de Gondelaurier,
c’est impossible à faire passer dans un opéra des années 1830… Mais ce livret,
quoi qu’on en dise, est tout de même très intéressant. Je le trouve très
plaisant.
Le travail sur le rythme est en effet très intéressant. On sent le
métier de Hugo…
Les vers sont beaux !
C’est la fin qui est peu bâclée… Là encore, il n’a pas pu faire ce
qu’il voulait puisqu’il avait prévu un dénouement beaucoup plus proche du
roman.
Oui. Et c’est le personnage de Quasimodo qui en a souffert. Et on se
demande même pourquoi il a un air et pourquoi il est là, à tel point il n’a pas
sa fin…
Est-ce que la représentation de Besançon a suscité beaucoup d’échos,
dans la presse ?
Dans La Lettre du Musicien…
Et Gérard Condé dans Le Monde de la musique. Il y a eu un mot misogyne
dans L’Est Républicain… pour dire que Hugo était mauvais et Louise
Bertin aussi…
Est-ce vous qui avez décidé du choix des interprètes ? Et selon
quels critères ?
Je les aime beaucoup car je les connais très bien. Ce sont des gens avec qui je travaille
régulièrement dans le cadre de l’Atelier Lyrique de Franche-Comté qui a
coproduit cette version de La Esmeralda. Tous ces chanteurs étaient très
impressionnés de reprendre les rôles de Falcon, Levasseur, Nourrit et Massol.
Falcon en particulier était soprano dramatique et Anne Marchand (Esmeralda)
chante des rôles plus lyriques.
Elle a une voix magnifique… qui allie la beauté à la puissance…
Elle a une très jolie voix. Et puis elle voulait vraiment ce rôle. Elle
a pris des cours de flamenco pour se mettre dans la peau du rôle et s’est
découvert des talents de danseuse. Sur le plan technique, il y a certaines
indications de forte dans le
medium, qui ne sont pas habituelles pour une soprano, qui aboutissent à quelque
chose de très dramatique dans la voix, de très métallique… ce qui ne correspond
pas forcément à sa vocalité. Mais Anne a su mettre ce rôle dans sa voix. On a eu beaucoup de mal à trouver Phoebus et
je crois qu’on a eu beaucoup de chance, avec Andrew Forbes Lane, de trouver ce
type de voix... Je regrette qu’il ne soit pas français !
Son français n’était pas si mal… On entendait son accent mais on le
comprenait…
Il a une bonne diction, en
anglais en particulier, et il a la voix juste et la technique juste pour ce
rôle. Il avait le mérite, Andrew, à la fois scéniquement et vocalement, d’avoir
à la fois le côté macho, agressif de Phoebus,
tout en ayant une voix très très légère. Frollo aurait pu avoir une voix plus grave, mais déjà c’était une
des voix les plus graves parmi les chanteurs que je connaissais.
Il était presque trop gentil…
Oui.
Cela dit, Frollo est un personnage très complexe. Il est noirci dans le
livret, par rapport au roman. Donc ce n’était peut-être pas si mal qu’il ne
soit pas si méchant que ça…
Oui, c’est ce que Matthieu Lécroart a essayé de faire… Il a voulu faire
un Frollo assez perturbé… plus émouvant que caricatural.
J’ai beaucoup aimé Quasimodo, son fameux air des cloches, qui mêle le
pathétique à un lyrisme énergique et joyeux, c’était un des plus beaux moments…
J’ai souvent travaillé avec Christophe Crapez qui est vraiment fait pour
le rôle.
Il y a un autre point sur lequel je ne suis pas d’accord avec la mise
en scène : c’est quand Frollo pelote Esmeralda, qui se laisse faire, bien
qu’avec dégoût, dans la prison. Je crois que Frollo ne se permettrait pas de
telles privautés. D’abord parce que c’est l’homme des extrêmes : il est
plutôt du genre à se jeter sur elle et à la violer. Ensuite parce qu’Esmeralda
ne se laisserait pas faire si facilement. Elle le repousse constamment avec
horreur, dans le roman et dans le livret…
Je crois que Jacques a voulu montrer un côté petite fille du
personnage…
Cet aspect-là est très réussi
quand elle arrive sur scène, encadrée par deux soldats, dans un tablier, toute
frêle et ses cheveux décoiffés… elle est petite fille et petit garçon à la
fois. Elle a presque un côté Gavroche.
Pour en revenir à la scène de la prison : c’était aussi en rapport
avec la musique. Il y a tout à coup une sorte de rupture musicale et un passage
à un mouvement lent. On avait pensé, à un moment, la montrer comme hypnotisée,
fascinée par un serpent.
Est-ce que vous allez la jouer dans d’autres lieux, cette Esmeralda ?
Il paraît… C’est une chose humaine, donc on ne sait pas très bien
encore qui va faire quoi… en particulier, il faudrait calculer un prix de
revient… Pour une reprise, il faut au moins une semaine de répétitions… de
nouveaux figurants… Il faut beaucoup se battre pour faire accepter, pour faire
entendre, des opéras comme celui-ci, qui ne sont pas connus… c’est très
difficile… Pourtant, je répète que ce livret est tout de même un livret
exceptionnel. Vous trouvez que ce n’est pas aussi bien que le roman…
évidemment… mais il a eu le courage de fermer le roman. La fin est bâclée…
d’accord… mais le contraste des scènes, le contraste musical que ça permet, la
qualité de l’enchaînement, la
psychologie des personnages toujours juste… je vous assure… on a rarement
affaire à des livrets d’une telle qualité…
Une musique de qualité et un livret exceptionnel… On pourrait conclure
sur ces mots en vous souhaitant de pouvoir faire entendre ailleurs Esmeralda. Lançons un appel aux directeurs de
théâtre…
(propos
recueillis par Danièle Gasiglia-Laster)
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