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Daniel Vierge, illustration du chapitre II, Livre III de L’Homme qui rit ( Gwynplaine  prend Dea sur le corps de sa mère morte).


L’Homme qui Ritsur scène

  Entretien avec Yamina Hachemi

 

Yamina Hachemi vient d’adapter, en collaboration avec Georges Perla, L’Homme qui Rit  de Victor Hugo.  Elle a mis elle-même en scène le spectacle qui tourne depuis le début de l’année dans divers lieux, avec onze acteurs. C’est  une très belle adaptation, fidèle au roman, et de l’excellent théâtre. Vous pourrez voir ce spectacle dans les lieux suivants : le 9 novembre au centre culturel Jacques Prévert de Villeparisis (77), le 12 novembre à l’ATP d’Avignon (84), le 19 novembre à Saint-Quentin (dans l’Aisne), le 9 janvier 2003  au Théâtre Romain Rolland de Villejuif (94). Mais comme ces dates et ces lieux peuvent encore être modifiés nous vous conseillons, pour tous renseignements sur les tournées, de vous adresser au 64 rue Henri Barbusse, 93130 NOISY-LE-SEC, tél. et fax : 01 48 40 08 97.

Avez-vous pensé à adapter le roman pour le théâtre en le lisant ou est-ce que l’envie d’en faire une adaptation vous est venue après ? Ou sur la suggestion de quelqu’un ?

En fait je cherchais un projet. J’avais travaillé le conte et le fantastique il y a plus de quinze ans déjà et j’avais envie d’y retourner. Mais je ne trouvais pas la matière. Alors j’ai trouvé ce livre dans la bibliothèque de ma fille. Tout bêtement. Elle m’en avait parlé. J’ai eu un vrai coup de foudre, pour le roman et pour Victor Hugo. Je l’ai découvert beaucoup plus en profondeur.

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce roman ?

Tout l’aspect onirique du texte, qui appelle aussi l’image, l’imaginaire, et puis tout ce qu’il y a en filigrane,  l’humanisme qui se dégage de cette histoire. Les personnages, bien sûr,  extrêmement présents, existant de manière très forte. Il y a une identification possible avec ces personnages parce qu’ils nous ressemblent.

En Prologue, vous empruntez les éléments de votre dialogue à un poème des Contemplations

Le prologue n’est pas dans le roman, évidemment. Mais j’en avais besoin… pour introduire mes anges. Parce que l’aspect narratif a été  pris en charge dans l’adaptation par deux personnages,  que j’ai dénommés « l’ange noir » et « l’ange blanc ». Ils sont en rapport avec le destin et avec la destinée de Gwynplaine. Donc je cherchais un texte sur le destin. Et je suis tombée sur ce texte dans Les Contemplations que j’ai un peu arrangé… J’espère que Victor Hugo me pardonnera…

Vous faites un découpage habile. Il était difficile d’adapter un roman aussi riche  et aussi complexe que L’Homme qui Rit. Et pourtant, vous avez réussi à en tirer la « substantifique moelle ».

Il y avait différentes choses… Dans le texte de Hugo il y a l’aspect narratif qui est très présent et qu’on ne pouvait pas ignorer. C’est pour ça qu’il existe quand même  dans l’adaptation. Il y a les dialogues et il y a les monologues. Donc, tout ce qu’il faut pour faire un spectacle. Le reste tient à la conception qu’on se fait du théâtre, la manière de travailler. Il y des choix artistiques théâtraux.

J’ai été très étonnée de constater  à quel point ces dialogues, qui pourtant n’ont pas été conçus pour le théâtre,  passent bien…

Par contre il y a des dialogues que nous avons dû ajouter  parce qu’on en manquait. Notamment entre Dea et Gwynplaine, en première partie, pendant leur période de jeunesse ensemble.

Oui… mais vous vous servez tout de même du texte, même quand vous introduisez des dialogues qui n’existaient pas…

Voilà… C’est-à-dire que j’ai  pioché dans le récit pour un peu alimenter le dialogue parce qu’évidemment, au théâtre, on a quand même besoin d’un minimum de dialogues. Mais pour l’essentiel… oui… la fidélité au texte me paraissait essentielle… Il n’était pas question que je refasse les dialogues de Hugo ! Je ne pouvais pas faire mieux !

Certains ne se gênent pas… pour refaire complètement les dialogues…

Oui, bien sûr, mais moi je préfère rester en retrait. Quand  il y a comme ça une rencontre avec un texte et avec un auteur, il n’y a aucune raison de réécrire ce qu’a écrit l’auteur.

Pour le  Prologue et les liens entre les scènes, vous avez fait dialoguer deux anges qui situent l’action et les personnages. J’étais un peu inquiète en voyant qu’il y avait un ange blanc et un ange noir - nous en avons déjà parlé à propos du Prologue -,  mais vous réussissez à éviter le manichéisme apparent que pourraient symboliser ces personnages, grâce au jeu des acteurs : l’ange noir a l’air plus malicieux que démoniaque et l’ange blanc plus mutin qu’angélique. Avez-vous senti le danger ?

Bien sûr. C’était le danger, évidemment, de faire blanc/noir… blanc/noir… tout le temps. Du coup, je suis revenue à la dualité qu’il y a chez Hugo, aux antithèses qui chez lui parfois se mêlent. La ligne de conduite était quand même de dire à l’ange noir qu’il tirait le héros vers les ténèbres, et à l’ange blanc qu’il aidait plutôt Gwynplaine dans les obstacles, les embûches… Mais le rôle des anges était d’établir la distance que Hugo a lui-même voulu mettre. C’est amusant qu’il y ait cette histoire absolument tragique, prenante,  et en même temps,  une prise de distance… Les anges  prennent en charge toutes les digressions de Hugo, toute son ironie… son humour …

Il y a une très légère modification du texte qui m’a amusée car en entendant  le discours de Josiane à Gwynplaine  - pendant qu’elle entreprend de le séduire  -,  à un moment donné, je me suis dit « Tiens, ça m’étonne que Hugo ait écrit cela » : « Prends-moi. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une prostituée.» Hugo a bien écrit : « Prends-moi. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi »  mais, en revanche, il fait dire à Josiane : « Traite-moi comme une créature », ce qui d’ailleurs revient au même. Avez-vous eu peur que le spectateur d’aujourd’hui ne comprenne pas ?

Oui… c’est pour ça. Créature avait une connotation assez forte… dans le sens du XIXe s. J’avais peur que le spectateur ne comprenne pas…

De toutes façons, tout ce passage est très audacieux de la part d’un romancier du XIXe siècle.

En effet !  On m’a d’ailleurs demandé si c’était bien de Hugo. Il y a des prof’ qui me l’ont demandé…J’ai dit : oui…oui… ça je ne l’ai pas inventé du tout… C’est intéressant dans la bouche de Josiane qui est une très jeune femme qui en plus n’a jamais encore fait l’amour. C’est complètement décalé.

Pour rester sur la scène de la déclaration d’amour de Josiane à Gwynplaine, le traitement qui en est fait est excellent. Ce moment était, à mon avis, très difficile à faire passer sur scène : montrer la sensualité perverse de Josiane,  sans mauvais goût, sans le moindre soupçon de vulgarité,  n’était pas simple. Vous réussissez à mettre en relief l’humour grinçant et l’aspect sulfureux du texte. La scène est bien servie par l’actrice qui incarne Josiane, Maïté Cotton qui joue le rôle avec beaucoup de subtilité et de drôlerie. Ne croyez-vous pas que le fait que les acteurs ont été dirigés par une femme, en cet instant précis, a permis d’éviter tout sexisme ?

Je ne sais pas… encore une fois, là, je me suis mise au service du texte et de ce qu’était Josiane. C’était très compliqué de traiter ce personnage. Aussi bien Dea, d’ailleurs,  dans le côté pur et amour platonique,  et Josiane dans l’excès… Si on approfondit, on s’aperçoit que Josiane est une rebelle, une marginale : elle est totalement en rupture avec la cour, en opposition avec la reine Anne… donc elle est très provocante.  En même temps elle est jeune… et c’est quelqu’un effectivement qui n’a jamais fait l’amour… ce qui fait qu’elle est maladroite et c’est ça qui m’a intéressée. C’est pour ça que la scène fait rire… Josiane provoque à outrance mais en même temps avec la maladresse de quelqu’un qui n’est pas une femme encore.. et qui joue un jeu… elle a une innocence à sa façon. Là non plus je ne voulais pas en faire un personnage trop noir, en opposition à une  Dea  blanche… Même Barkilphedro, pour moi, est un personnage complexe. Ce sont des êtres qui ont une histoire,  qui ont des excuses… On peut justifier leur comportement… on peut l’expliquer…

Josiane joue le jeu de la perversité ?

Oui… Elle dit à moment donné à Gwynplaine,  même si tout de suite après elle casse ça, qu’elle va se donner à lui et que c’est la première fois… et après elle ajoute : « Je sais que tu ne me crois pas… »  Elle a cette maladresse de la jeune fille qui est prête à passer à l’étape suivante, mais qui s’y prend très mal,  finalement…

Avez-vous eu dès le départ l’idée de faire jouer le personnage du loup Homo  par un homme ? Je trouve cette idée merveilleuse. Les descriptions d’Homo par Hugo montrent à quel point il a, comme Ursus, le sentiment que les animaux ont des côtés très humains, et inversement….

Je n’avais pas trop le choix, car je ne me voyais pas supprimer ce personnage, qui est très important ; d’abord  parce que ça fonctionne par deux : Homo et Ursus, Dea et Josiane, etc.,  ensuite parce que je ne pouvais pas prendre de chien ou de loup sur un plateau… On est d’accord ?

Non… Moi je pense que vous auriez pu prendre un chien… très obéissant… ou  très bien dressé…

On aurait pu faire ça… mais ce n’était pas intéressant…

Certes… Ça aurait été beaucoup moins intéressant…

Et puis le danger au théâtre, c’est que l’animal, il a intérêt à être très bien dirigé…

Il y a des risques de débordement ?

Non, ce n’est pas ça… il focalise énormément les regards. C’est comme quand vous prenez un petit enfant sur le plateau :  les enfants attirent le regard immédiatement. Ils ont une présence énorme. Et l’animal aussi. Mais ce n’est pas la seule raison.  C’était aussi un choix parce que j’avais envie d’un homme-loup en fait, quelqu’un d’un peu mutant, qui est entre les deux, d’un loup-garou. Je me suis dit : il y a un pendant avec Ursus, qui est ours, et j’ai pensé que c’était intéressant de garder la dualité homme et animal.

Une remarque du narrateur sur l’animal, qui se trouve dans le roman et que vous n’avez pas reprise, m’a frappée : il « avait la réserve pensive du proscrit ». Hugo s’identifie un peu à Homo…

Hugo est un peu tous les personnages dans le roman… Il est à la fois Gwynplaine, Ursus, Homo…

Il est aussi Lord Clancharlie et quelques-autres… Cyril Casemeze prend vraiment les attitudes d’un chien – puisque Homo est un loup très domestiqué -, posant sa tête sur les genoux de ses maîtres, courant à quatre pattes avec une dextérité extraordinaire. Comment avez-vous dirigé l’acteur ? Lui avez-vous  donné des directives précises ?

J’ai essayé de trouver un comédien qui travaillait déjà sur les animaux. Autrement  ça aurait été difficile. C’est un comédien qui travaille exclusivement sur la zoomorphie. Il travaille aussi sur les grands singes… sur les ours… les loups… les sangliers… il a tout un travail derrière lui qui est appréciable quand on le choisit. Et puis après, nous avons travaillé des attitudes… la psychologie de ce  loup-chien,  puisque Homo a une psychologie comme s’il était humain. Je trouve ça très beau.  Il y a toute la dimension mythologique, avec Hugo, qui est très belle… la mythologie  égyptienne, grecque… on retrouve le loup à la fin  avec cette barque qui est prête à prendre la mer, comme Anubis accompagne les morts sur son fleuve. Pour une renaissance, justement. C’est pour ça que j’estime que la fin est une fin ouverte, malgré tout.

J’ai beaucoup aimé, aussi, les dialogues d’amour entre Dea et Gwynplaine, également très fidèlement tirés du roman. Ce ne sont pas des dialogues réalistes  mais il sont d’une grande beauté poétique et les interprètes, Félix Pruvost et Véronique Chiloux,  font bien passer cette poésie : en disant leur texte avec conviction, sans emphase. On dirait parfois du Shakespeare… Là encore j’aimerais savoir ce que vous leur avez dit, comment vous les avez dirigés.

 Sur ces scènes d’amour?  Tout est dit dans le texte de Hugo. Il faut donc rester assez simple par rapport à ce texte. Il faut dire les choses simplement, sans en faire trop. Et puis chacun de ces deux personnages porte évidemment un  drame. Il y a une pudeur, je crois aussi, chez ces personnages-là. Je leur ai demandé de rester au bord du texte.

Le personnage d’Ursus, le philosophe misanthrope et pourtant si généreux est interprété par François Roy, très émouvant.

C’était tout un travail avec lui. Pendant les répétitions il était un peu trop ours par moments. Il a fallu que je le ramène à une certaine fragilité, surtout dans la scène de la fin. C’était pas facile d’incarner un personnage ours, un peu rude, et de montrer la faille...

Tout passe par les  gestes, les regards…

Oui… mais en même temps je voulais un minimum de gestes. Moi, c’est mon travail de metteur en scène qui,  des fois, pour l’acteur  est difficile. Pour François ça l’était particulièrement parce que c’est quelqu’un qui aime bouger… et moi je bouge très peu… je bouge peu mes mises en scène.  Je suis très gros plan cinématographique… Je les contrains donc, par moments,  à ne pas énormément bouger et à jouer sur trois mètres. Même s’il y a un grand plateau… S’ils bougent, c’est parce qu’il y a une réelle raison. Mais on ne bouge pas pour bouger.

Chaque geste a une signification…

Voilà… Et pour l’acteur, même si au début ça ne l’aide pas, ça va beaucoup l’aider ensuite d’être dans cette contrainte-là. Ce n’est plus une contrainte après, au contraire.

Quand par exemple Ursus s’aperçoit que Gwynplaine a été défiguré et qu’il  le serre dans ses bras… C’est un moment très fort… le geste, inattendu, est très fort…

Oui… la faille qui se révèle… c’est un solitaire… il  a une vie très solitaire, cet homme, on ne sait pas trop s’il a été marié… il a une vie d’ours… mais avec son loup quand même… son compagnon…

Et après il se découvre une famille… il devient père et mère…

En effet. D’ailleurs, pour moi la roulotte, c’est vraiment le ventre de la mère, qui protège… et évidemment, quand on en sort… on prend tous les risques. Il  vaut mieux ne pas en sortir.

La fin du roman est assez ambiguë. Dea, en mourant, demande à Gwynplaine de la rejoindre. Il marche sur le pont du bateau jusqu’à l’extrême bord, croyant voir une lueur dans le ciel, alors que le ciel, précise le narrateur, est « absolument noir ». Il s’avance jusqu’à un point où il n’y a pas de parapet et tombe dans le vide, s’engloutissant dans la mer. Le roman se termine sur Homo qui hurle dans l’ombre en regardant la mer. On ne voit pas Homo hurler dans votre mise en scène (alors que ce détail était prévu dans votre adaptation).

Au  départ j’avais pensé le faire… et puis… quand on a essayé aux répétitions… c’était assez ridicule. Parce que même si l’acteur, physiquement, adopte très bien toutes les attitudes d’un loup-chien, le fait de le faire hurler, lui, en direct… ne passait pas.  On a même essayé de l’enregistrer et de faire seulement entendre son hurlement. En fait ça cassait quelque chose…

 

Et vous avez choisi résolument une interprétation optimiste de cette fin. La musique va aussi dans le sens d’une croyance en un au-delà. Avez-vous hésité ?  Pourquoi ce choix s’est-il finalement imposé ?

Pour  moi, ce qui s’est imposé, c’est que le roman démarre - je ne  parle pas de la présentation d’ Ursus, etc -, pour moi il démarre vraiment avec l’abandon de l’enfant, dans la presqu’île de Portland, avec la mer. Et là on a 150 pages avec la mer, et la tempête. Et à la fin du roman on est encore une fois sur l’eau. Donc, Hugo termine en boucle. Il commence par la mer et il finit par la mer. C’est ça qui m’a paru important, plus que les cris du loup, en fait. Il me paraissait nécessaire de  finir par la mer. Pour moi il y a naissance de l’histoire et naissance de Gwynplaine par la mer.

Et mort aussi…

La mer, pour moi, c’est l’élément de vie. C’est là d’où on vient. L’élément de vie de la mer… Vie et mort… C’est très lié la vie et la mort. Je ressens la mort de Gwynplaine comme une renaissance dans un monde meilleur… C’est pour ça que pour moi la fin n’est  pas forcément pessimiste. Il va rejoindre quelqu’un au-delà. Je pense que Hugo a eu ce sentiment, par rapport aux enfants et petits-enfants qu’il a perdus… le sentiment qu’il y a  des retrouvailles après la mort. J’en ai moi-même une expérience personnelle parce que j’ai perdu ma fille, il y a quelques années, qui avait vingt ans, et que j’étais très proche d’elle.  Je ne l’ai jamais senti comme une séparation car pour moi on est toujours en relation. Je pense qu’il y a une continuité, l’amour, les êtres, les choses ne s’arrêtent pas comme ça…

Avez-vous l’intention de mettre en scène d’autres textes de Hugo ?

Pour l’instant j’essaie surtout de montrer dans le plus d’endroits possibles L’Homme qui Rit… Plus tard, je verrai. Il faudrait que vous me donniez des idées… Pourquoi pas ?  

(propos recueillis par Danièle Gasiglia-Laster)

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