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INÉDITS
Vous avez été plusieurs à nous envoyer des documents inédits (voir
aussi à la rubrique « Courrier des lecteurs » la lettre transmise par
M. Sourd). Gérard Pouchain, notre secrétaire, et Valérie Gramfort nous ont
communiqué des lettres qu’ils ont bien voulu commenter.
Un dépouillement
systématique de la dizaine de journaux qui paraissent à Jersey pendant l’exil
de Victor Hugo (5 août 1852 – 31 octobre 1855) dans la plus grande des îles
anglo-normandes, serait des plus fructueux et révélerait de nombreuses
informations sur l’écrivain et sa famille : séjour à l’Hôtel de la Pomme
d’Or, emménagement à Marine Terrace, présence à des spectacles et à des
concerts, excursions, visites d’amis, relations avec les proscrits, etc.
Il pourrait réserver quelques heureuses
surprises, telle cette lettre de Victor Hugo insérée dans La Chronique de Jersey des 4, 7, 11 et 14 janvier 1854 , et
qui n’a jamais été reproduite par la suite.
A ces dates, la rubrique
« Annonces » présente l’Institution française de Jersey, située 44,
Halkett Place, à Saint-Hélier, et tenue par « MM. Auguste Desmoulins,
Professeur, et L. Desages, Bachelier-ès-Lettres, Licencié en Droit ».
L’un et l’autre avaient été arrêtés en décembre 1851, après le coup d’Etat, et contraints à l’exil. Etienne-Luc Desages, gendre de Pierre Leroux, avait fondé en 1847, avec Pauline Roland et Grégoire Champseix, L’Eclaireur de l’Indre. Auguste Desmoulins avait collaboré à des publications éditées par Pierre Leroux dont il était aussi devenu le gendre, puis avait rédigé avec Etienne-Luc Desages, en 1848, une Doctrine de l’Humanité. Aphorismes. Elu député, il avait été accusé d’avoir participé à l’insurrection lyonnaise du 15 juin 1849, mais acquitté par le Conseil de guerre. Le 4 décembre 1851, il avait publié, avec quatre autres « vaillants ouvriers », un Manifeste aux travailleurs qui fera dire à Victor Hugo que cet homme « si intelligent et si brave » appartenait à « la forte race des hommes lettrés et combattants » ( Histoire d’un crime, III, 8).
La Chronique
de Jersey donne des précisions sur le
projet des deux gendres de Pierre Leroux, la création, « avec le concours
de Professeurs diplômés » et d’un « Maître d’anglais », d’une
Institution où l’enseignement « est donné successivement dans trois
classes, selon l’âge des élèves et leur degré d’avancement » :
« classe élémentaire » à deux divisions (7 à 9 ans, et 9 à 12 ans), « seconde classe » (de 12 à 15 ans),
« classe supérieure » (de 15 à 18 ans). Outre les matières
traditionnelles (français, mathématiques, sciences, langues, etc.), on signale
l’enseignement de la « musique vocale », du « dessin d’après
nature », du « dessin linéaire », du « lavis »,
de la « déclamation », de la « tenue des livres (méthode
anglaise) », de la « construction des machines ». « Les
classes, indique aussi l’annonce, sont ouvertes tous les jours, excepté les
dimanches et jours de congé en usage dans le pays, de 9 heures à midi, et de 2
heures à 5 ».
Plusieurs
« références » recommandent cette Institution : « MM. Victor Hugo (*),
Marine-terrace ; Philippe Godfray, Old Bank ; le Docteur
Brohier ; Hayes, (Jersey Times) ; Ph. Ahier, Ecrivain près la Cour ; F.-A. Romeril, (Chronique) ;
Pierre Leroux, High Knoll-cottage ; Hammond, (Samarés) ; le Docteur
Barbier, Grove-place ; Manuel, Notaire ; Asplet, Halkett-place ;
Hélier Simon, Ecrivain près la Cour ».
L’astérisque qui suit
le nom de Victor Hugo renvoie à une note en bas de page :
« (*) Notre illustre concitoyen a bien voulu
accompagner sa recommandation d’une lettre que nous sommes heureux de publier
ici :
Marine Terrace, 16 Novembre 1853.
Ce que vous voulez faire, mes honorables et chers compatriotes, me paraît hautement recommandable et utile.
Répandre dans les jeunes âmes qui seront un jour le peuple de Jersey les lumières de la France, de la vraie France libre du Dix-Neuvième siècle ; maintenir ce vieil esprit Jersiais qui semble être comme la tradition normande conservée toujours vivante entre le peuple Français et le peuple Britannique ; consolider ce précieux lien de la langue française qui rattache à notre littoral les intérêts commerciaux et matériels de l’île, et qui, en ce moment, tend à se rompre ; empêcher que les jeunes populations de l’avenir deviennent exclusivement Anglaises au préjudice de leur nationalité ; leur offrir un moyen de compléter, de corriger, peut-être, l’éducation anglaise par l’éducation française, sans qu’elles soient contraintes d’avoir recours au détestable enseignement militaire et clérical de la France actuelle ; en un mot, des enfants qu’on vous confiera, faire des hommes libres, dignes citoyens de l’Angleterre, et des esprits éclairés, dignes voisins de la France, voilà le but que vous avez devant les yeux ; voilà la tâche que vous vous imposez. J’applaudis, du fond du cœur, à cet effort.
Je ne doute pas que vous ne soyez compris et secondés par un grand nombre de pères de famille, dans cette sérieuse et intelligente population des îles de la Manche.
A l’œuvre donc. Menez à fin cette pensée excellente. Aidez-nous, par les services que rendra votre enseignement, à payer la dette d’hospitalité que nous, proscrits, contractons envers Jersey ; remerciez de cette façon ce noble et beau pays qui, maintenant comme autrefois, aujourd’hui, à propos de la vérité morale et sociale, comme il y a deux siècles, à propos de la liberté religieuse, a cet insigne honneur d’offrir un asile à la conscience humaine.
Recevez l’expression de ma vive cordialité.
Victor Hugo
Auguste Desmoulins[1]
restera à Jersey jusqu’en 1859. Quant à Etienne-Luc Desages, il continuera à
diriger l’Institution jusqu’en 1879. Ses sept enfants naîtront tous dans l’île
de Jersey.
Gérard Pouchain
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Victor Hugo s’est toujours montré hostile à la
peine de mort[2] qu’il
considérait tout à la fois comme un châtiment inutile, une insulte à Dieu et un
outrage à la dignité humaine. Ses nombreux écrits et dessins témoignent de sa
volonté d’en dénoncer toute l’horreur en y représentant de nombreuses scènes de
pendaisons et en y décrivant l’aspect lugubre de la guillotine. Hugo publie en
1829 Le Dernier Jour d’un condamné. Ce roman dépeint à la fois les
angoisses d’un jeune homme face à l’attente et aux préparatifs de son
exécution, d’un père brisé quand il serre dans ses bras sa petite fille qui ne
le reconnaît pas. C’est l’histoire du destin brisé d’un homme ordinaire dont on
ignore jusqu’au bout le motif de la condamnation. D’autres œuvres romanesques
publiées à des dates ultérieures comportent des pages destinées à convaincre de
la nécessité d’abolir la peine de mort : ainsi la description du pendu
dans L’Homme qui rit (1869) ou celle de la guillotine dans Quatrevingt-treize
(1874). Ce combat amène aussi Hugo à intervenir auprès des plus hautes
personnalités - comme lord Palmerston - en leur adressant des pétitions et des
lettres afin qu’elles renoncent à exécuter des condamnés à mort, John Brown par
exemple. Quel que soit le crime commis, Hugo refuse que le couperet
tombe ; même l’horrible crime de Pantin qui met en émoi la France pendant
l’année 1869 ne parvient pas à ébranler ses convictions.
Cette sinistre affaire[3]
débute le 20 septembre lorsque le cultivateur Jean Langlois découvre un cadavre
dans un champ situé à proximité de la gare de Pantin, dans la plaine
d’Aubervilliers. La police, dépêchée sur les lieux, exhume cinq autres corps
sous le regard ahuri de nombreux badauds qui affluent de partout. Les victimes
appartiennent à une seule et même famille originaire d’Alsace. L’autopsie
révèle que madame Kinck et cinq de ses enfants ont été sauvagement assassinés à
l’aide d’une pioche et autres objets tranchants. La presse s’empare de
l’affaire et relate à la manière d’un roman feuilleton les différentes
péripéties, d’autant qu’elle ne manque pas de rebondissements. De l’arrestation
du jeune mécanicien Jean-Baptiste Troppmann au Havre le 23 septembre, jusqu’à
la découverte tour à tour de deux
autres corps, l’un, le 26 septembre, celui de Gustave, le fils aîné enterré à
quelques mètres des autres membres de sa famille, et l’autre, celui du père,
retrouvé en Alsace le 25 novembre. A chacun de ses interrogatoires, Troppmann,
à peine âgé de 19 ans, déploie une énergie farouche à donner diverses versions
de son crime, jusqu’à évoquer l’existence de complices dont il préfère
respecter l’anonymat par peur de représailles
sur sa famille[4]. De
nombreuses personnalités littéraires s’intéressent à l’affaire : Alexandre
Dumas et Arsène Houssaye, notamment, assistent au procès qui débute le 28
décembre et se termine le 30 avec, à la clé, le verdict tant attendu de tous,
la condamnation à mort de Troppmann.
Victor Hugo ne s’implique pas personnellement dans cette
affaire[5].
Toutefois une lettre retrouvée à la Bibliothèque administrative de la Ville de
Paris, montre que Hugo est plus déterminé que jamais à combattre la peine de
mort, quelle que soit la gravité du crime. Elle est adressée à Stan Champroux
et datée du 10 janvier, neuf jours avant l’exécution de Troppmann : H.H.
10 janvier 1870
Je n’ai
trouvé, Monsieur, votre lettre qu’à mon retour de Guernesey. Je pense
absolument comme vous : l’affreux crime de Troppmann, loin d’être un obstacle
est une occasion, il met à l’ordre du jour l’abolition de l’échafaud. Plus le
crime est grand, plus le principe est éclatant ; l’assassinat prouve par son
horreur l’inviolabilité de la vie humaine, et il la prouve pour l’assassin comme
pour la victime.
Je suis
donc de votre avis, et je déclare qu’il y a opportunité à réclamer, en présence
de cet épouvantable Troppmann, la suppression de l’échafaud.
D’ailleurs il
est toujours l’heure de dire aux hommes : ne tuez pas.
Je recevais
vos communications avec le plus grand intérêt ; je sens dans votre éloquente
lettre un esprit très élevé, et je vous envoie un cordial serrement de main.
Victor Hugo.
[ Lettre figurant dans les papiers de Ferdinand Hérold, secrétaire général du Ministère de la justice, ministre intérimaire de l’intérieur du 6 septembre 1870 au 31 janvier 1871. BAVP (Bibliothèque administrative de la ville de Paris). Cote : MS-141]
Valérie Gramfort
[2] Consulter l’article de Robert Badinter « Je vote l’abolition de la peine de mort » in L’Histoire, Revue mensuelle, n°261, janvier 2002, pp. 56-57 ; ainsi que l’ouvrage intitulé Victor Hugo contre la peine de mort, ce crime public, avant-propos de Robert Badinter, textes réunis et présentés par Jérôme Picon et Isabel Violante, éd. Textuel, Paris 2001.
[3] pour de plus amples détails sur cette affaire, se reporter à mon article paru dans la revue Romantisme, n°97, au cours du troisième trimestre de l’année 1997 et sous un pseudonyme involontaire de ma part, à savoir Véronique Gramfort, au lieu de Valérie. Non seulement j’y relate la découverte des cadavres jusqu’à l’exécution du coupable, mais j’y montre aussi l’exploitation abondante de la presse à sensation ainsi que celle plus littéraire de certains écrivains de l’époque comme Lautréamont et Rimbaud.
[4] La consultation du dossier d’instruction montre que les enquêteurs ont cherché à tout prix à faire de Troppmann l’unique coupable de ce crime. Il était sans doute, pour des raisons politiques, nécessaire d’ignorer l’existence d’autres complices afin de clore au plus vite l’enquête et de permettre à la justice d’ordonner l’élimination d’un individu qui ne pouvait être que gênant pour l’ordre intérieur du pays. Des troubles étaient en effet à craindre de la part d’une population se sentant menacée d’insécurité. Si Troppmann semble avoir été impliqué dans ce crime, il n’en demeure pas moins que des complices semblent avoir réellement existé. Plusieurs témoignages abondent dans ce sens.
[5]
Victor Hugo, en exil,
n’assiste pas à l’exécution, contrairement à d’autres personnalités comme Ivan
Tourguéniev, Victorien Sardou et Albert Wolf. Rien, ne permet non plus, de
prouver à ce jour que l’écrivain ait écrit une lettre ou signé une pétition en
faveur du jeune Jean-Baptiste Troppmann.