Retour
au sommaire du bulletin
DE
L’ACTUALITÉ
Tout en étant
satisfaits des textes que nous proposons en rapport avec l’actualité, plusieurs
d’entre vous ont aussi manifesté le désir que nous ne nous en tenions pas
exclusivement aux événements du moment. Il est vrai que Victor Hugo est
intemporel et que l’on peut en parler sans qu’il soit besoin pour cela de lier
son œuvre à ce qui se passe dans l’immédiat.
Victor Hugo et ses
éditeurs
Sauf exceptions, l’éditeur a
mauvaise presse. Comme intermédiaire entre l’auteur et son public, il fait
souvent écran, serviteur qui se fait payer grassement ses risques et ses
services. Le bicentenaire de Victor Hugo (1802-2002) nous donne l’occasion de
décrire ses rapports avec les professionnels en charge de la diffusion de son
œuvre.
Dans le premier
tiers du XIXe siècle, les conditions de l’édition prévoient que
l’auteur cède à l’éditeur le droit de publier son œuvre pour un an environ.
Généralement le tirage est de 1000 exemplaires rapportant chacun 1 franc, soit
25 % au créateur. Le jeune Hugo, qui avait remporté des prix littéraires et des
faveurs royales, a débuté à ces conditions. Après un an, on pouvait soit
reconduire le contrat, soit céder l’ouvrage à un nouvel éditeur. S’il restait
un stock de l’ancienne édition, le nouvel éditeur pouvait racheter ces invendus
au rabais pour les remettre en vente, souvent avec une nouvelle couverture.
Les premiers
éditeurs de Hugo sont aujourd’hui bien oubliés : par exemple Antoine
Boucher et Pélicier (Odes, 1823). Ils ont publié ses oeuvres de
jeunesse, ses poèmes académiques, sa revue Le Conservateur littéraire. Ce qui frappe,
c’est le mauvais papier utilisé, la typographie médiocre, les caractères usés,
les textes fautifs. Louis XVIII tenant en main un de ces volumes que le débutant lui avait offert
aurait dit : « C’est mal fagoté. » Un noble ruiné devenu
éditeur, le marquis de Persan, publia ses Odes et Poésies diverses (1822), mais ne
put éviter un litige avec le poète. Han d’Islande (1823, 4 volumes)
ne comportait pas le nom de l’auteur. Pour les Nouvelles Odes (1824), Hugo
trouva un éditeur sérieux : Ladvocat. De 1824 à 1827 il eut lieu de se
féliciter de la mise en page élégante, des caractères de choix, du papier de
qualité, des frontispices sur acier. Devenu auteur à succès, il multipliait les
contrats éditoriaux. Ainsi travaillait-il aussi avec Urbain Canel, Ambroise
Dupont, Hector Bossange (Les Orientales, 1828).
Un palier fut
franchi avec le contrat qu’il signa avec Gosselin, qui comptait Vigny,
Lamartine et Balzac parmi ses auteurs. En 1828, un traité prévoyait la
republication de Bug-Jargal, de Han d’Islande, des Orientales, plus l’édition
de futurs titres : Le Dernier Jour d’un condamné à mort (1828) et Notre-Dame
de Paris, nouveautés annoncées sur la 4e de couverture des ouvrages
sortant de presse. Le grand roman médiéval ne sortira qu’en 1831, l’auteur
devant se séquestrer lui-même - avec une bouteille d’encre - pour en mener à
bonne fin la rédaction, menacé d’une forte amende en cas de non-respect du
contrat. Ce n’était pas le farniente de Hugo qui était la cause de ce retard,
mais sa phénoménale activité scripturale. Il changea encore d’éditeurs, eut à
se féliciter de sa collaboration avec Renduel qui fit illustrer ses œuvres par
les meilleurs artistes de la place : Nanteuil, Boulanger, Tony Johannot.
Leur talent contribua aussi à lancer et à maintenir en vie certains mythes
hugoliens, à l’image d’Esmeralda et de sa chèvre blanche.
Un autre palier
est franchi en 1838, quand Hugo vend pour dix ans les droits de ses œuvres à
une véritable société commerciale, Duriez et Cie, Delloye étant
l’éditeur en titre. Ce contrat lui valut 300 000 francs et comprenait la
reprise de 42 000 exemplaires du stock de Renduel. Successivement cette société
publia Ruy Blas, Les Rayons et les Ombres, Le Rhin et Les Burgraves. En 1839 la
société était passée entre les mains de banquiers et de fabricants de papier –
comme dans un roman de Balzac – dont le contrat n’allait expirer qu’en 1851.
Plusieurs éditeurs se voyaient confier la publication des œuvres, sorties
toutes d’une seule officine d’imprimerie : Béthune et Plon. On voit que
les lois économiques du capitalisme sauvage n’ont pas épargné une œuvre
poétique, dramatique et romanesque tout entière vouée à la défense des droits
de l’homme, notamment de la liberté d’expression artistique.
Les années 1840,
si elles apportent définitivement la fortune à Hugo comme écrivain, sont
pourtant trompeuses : mis à part le livre de voyage sur le
Rhin
et la pièce des Burgraves - laquelle ne fut pas un succès[1]
-, il n’allait plus publier d’œuvre littéraire nouvelle avant 1853. Il amorçait
en revanche sa carrière politique, ayant été élu à l’Académie française et
élevé à la pairie par Louis-Philippe, en attendant d’être élu représentant du
peuple en 1848.
L’entrée en exil,
en décembre 1851, après le coup d’État, était un risque considérable pour
l’écrivain. Bien qu’installé d’abord à Bruxelles, capitale d’un pays dont les
élites étaient francophones, il était coupé de son public privilégié. Sans
parler de son inspiration, politiquement réorientée vers les milieux
républicains, qui le changeaient par rapport aux milieux bien-pensants. Les
premiers livres qu’il publiera seront édités par des Belges : Châtiments (1853) par Henri
Samuël, l’imprimeur du Grand-Ducal Félix Thyes, le premier de nos auteurs
francophones, et Napoléon le Petit (1853) par
Labroue. Pour Les Contemplations (1856), son plus
grand succès poétique, qui lui permettra d’acquérir la grande demeure de
Hauteville House dans l’île anglo-normande de Guernesey, il s’adressera à des
éditeurs français : Jules Hetzel, lui-même exilé, et Michel Lévy. Le plus
grand succès éditorial fut atteint avec Les Misérables (1862), dont
l’édition princeps parut à Bruxelles à l’initiative d’une association de
nouveaux éditeurs, les Belges Albert Lacroix et les frères Verboeckhoven. La
Maison de Victor Hugo à Vianden possède les dix tomes de cette édition très
recherchée. L’édition bruxelloise fut suivie de l’édition parisienne par
Pagnerre (dix tomes en cinq volumes, illustrés), dont un exemplaire se trouve
dans une collection particulière à Luxembourg. Le peintre ettelbruckois Michel
Sinner, qui rencontra Hugo et lui montra ses portraits des personnages des Misérables dans l’espoir de
se voir confier l’illustration du roman, ne put obtenir cette faveur. L’auteur
et les éditeurs avaient depuis longtemps traité avec d’autres artistes.
Jamais un livre ne
connut une telle débauche promotionnelle ; des centaines de journaux
publièrent des bonnes feuilles, des échos, des comptes rendus critiques, par
exemple le Luxemburger Wort, le Courrier du Grand-Duché de Luxembourg, L’Union, L’Écho
du Luxembourg à Arlon. La Trier’sche Zeitung contient une
réclame pour une contrefaçon en allemand, mais le marché de l’édition pirate
avait surtout été pratiqué en Belgique jusqu’en 1852. Les livres de la fin de
l’exil furent encore publiés par Lacroix et Verboeckhoven : William
Shakespeare (1864), Les Travailleurs de la mer (1866), Les
Chansons des rues et des bois (1865), L’Homme qui rit (1869), avant
qu’une brouille entre l’écrivain phare et l’éditeur ne mette fin à cette
collaboration exceptionnelle. Pour l’anecdote, l’on notera que le contrat des Misérables rapporta 300 000
francs or à Hugo, mais l’éditeur bruxellois en gagna autant, peut-être plus.
Avec le retour
d’exil (septembre 1870), la situation éditoriale de l’écrivain changea encore.
Hugo devint définitivement le père tutélaire de la gauche républicaine. La
première édition parisienne (Hetzel) des Châtiments (1870) connut un
immense succès, après la chute de l’Empire et avec le double siège de Paris. En
1872, L’Année terrible, recueil poétique qui expose sa vision de la
guerre franco-prussienne et de la Commune, fut éditée par Michel Lévy. Les
autres éditeurs de la fin de la vie de Hugo furent Calmann-Lévy et Hetzel
associé à Quantin qui firent paraître l’édition dite ne
varietur, en attendant celle dite « de l’Imprimerie nationale »
(1904-1952, 45 volumes) qui fit longtemps référence. Deux éditions d’Œuvres
complètes constituent aujourd’hui les instruments de travail incontournables des
chercheurs : l’édition dite « chronologique » dirigée par Jean
Massin (Paris, Club français du livre, 1967-1970, 18 tomes dont deux de dessins
et lavis) et l’édition de la collection « Bouquins » de chez Robert
Laffont (1985-1989, 15 volumes) dirigée par Jacques Seebacher et Guy Rosa
(rééditée en 2002). Ces deux éditions font partie des collections de la Maison
de Victor Hugo à Vianden, de même que celle de l’Imprimerie nationale.
Il ne faut pas s’imaginer
Victor Hugo en poète larmoyant et décalé, désarmé devant les
« épiciers » du livre. Il se défendait. Il surveillait de près les
conditions financières des contrats avec les éditeurs : sa seule source de
revenus (avec les recettes des représentations théâtrales). Il ne pouvait pas
se prévaloir, comme Chateaubriand, Lamartine ou Vigny, d’un patrimoine
familial.
Il n’était pas bibliophile
et, dans sa vie privée ou professionnelle, n’était pas amateur de « beaux
livres » comme objets de collection. Par contre, il avait le sens de ce
qui pouvait rendre un livre attractif pour le public qu’il visait : la
bourgeoisie et le peuple lettré. Son style si particulier, fait de ruptures de
ton, avec des niveaux de langue très variés, reflète ce désir de viser large et
correspond aussi à une conviction profonde. « Le sublime est en bas »,
disait-il, choisissant en conséquence ses sujets, ses personnages et la façon
de les développer. L’évolution du marché livresque de l’artisanat individuel
vers l’exploitation à grande échelle se remarque dans sa production : de
l’intimisme lyrique, il est passé insensiblement à la narration poétique,
souvent journalistique, ou au récit romanesque à visée épique.
La Maison de Victor Hugo à
Vianden, qui rouvrira ses portes officiellement le samedi 11 mai 2002,
s’intéresse aussi à la question éditoriale : en 1853, le Gouvernement
impérial fit pression sur son homologue luxembourgeois pour empêcher l’entrée
sur territoire français des Châtiments[2].
LASTER, Arnaud, Pleins feux sur Victor Hugo, Paris,
Comédie-française, 1981. ; LEUILLIOT, Bernard, Victor Hugo publie Les
Misérables, Paris, 1970 ; SEEBACHER, Jacques, « Victor Hugo et ses
éditeurs avant l’exil », in Victor Hugo, Œuvres complètes, Paris, CFL, t. VI, 1968, pp. I-XV, repris dans Victor
Hugo ou le Calcul des profondeurs, Paris, Puf écrivains, 1993, pp.
43-56 ; VAN TIEGHEM, Philippe, « Éditeurs », Dictionnaire
de Victor Hugo, Paris, Larousse, 1970, pp. 93-95.
Frank Wilhelm
nous demande de signaler que son livre Paris-Luxembourg.
Migrations au temps de la Commune. Victor Hugo sympathisant des Communards lors
de son séjour luxembourgeois en 1871, peut être commandé par
virement sur le CCP n°11494-48 des Amis de la Maison de Victor Hugo de Vianden,
à Luxembourg, ou directement à son adresse : Frank Wilhelm, 10 rue du
Chemin de fer, L-6439 Echternach. Télécopie (+352) 72 74 20.
[1] NDLR : Signalons que la pièce sera reprise avec
grand succès en 1902 avec des interprètes enfin à sa mesure qui
continueront à tenir leurs rôles jusqu’en 1913 : Mounet-Sully (Job),
Silvain (Barberousse), Albert Lambert fils (Otbert), Paul Mounet (Magnus),
Madame Segond-Weber (Guanhumara). Voir l’article de Danielle Dumas, « Le
Triomphe des Burgraves », L’Avant-Scène théâtre, 15 février 2002,
n°1106.
[2] Cet article de Frank Wilhelm a été publié dans Livres.
Bücher, un supplément de Tageblatt (Esh-sur-Alzette, Luxembourg) le
22 février 2002.
Retour
au sommaire du bulletin Haut
de page