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par Ixia Venel
C’est sur la scène du théâtre de l’Humour, le 5 mars 1938, que fut
représenté pour la première fois Ruy Blas
38, comédie « politico-sentimentale » en quatre actes qui allait
emporter un vif succès.
Ne vous fiez pas à son titre trompeur ; contrairement à Amphitryon 38 de Jean Giraudoux, Ruy Blas 38 n’est pas la trente-huitième
pièce qui reprendrait le sujet de Hugo : Pierre Chaine, cherchant un
nouveau titre à son adaptation de la pièce hongroise de Bus Fekete intitulée Jean, ne s’était rendu compte que
tardivement du parallélisme qui existait avec le célèbre drame du poète, et
c’est seulement après avoir choisi son titre qu’il s’avisa de la célébration du
centenaire de Ruy Blas. Il composa
pour l’occasion un avant-propos fantaisiste dans lequel Lisette et Figaro
conversent sur la thématique du valet dans la tradition théâtrale et sur la vie
quotidienne de leurs pairs dans la société moderne, mais aussi plus
particulièrement sur le cas de Ruy Blas qui apparaît alors sur scène pour faire
la cour à la soubrette : Lisette l’accepte comme mari et choisit Figaro
pour amant ! Déjà en 1935, Pierre Chaine avait obtenu un grand succès dans
le même théâtre avec L’Heure H, puis
en 1937 avec L’Irrégulière,
adaptation – une fois n’est pas coutume – de la pièce allemande L’Honneur du Milieu de Charles
Rudolph.
Maître d’hôtel du président du Conseil de la Hongrie, le comte
Mariassy, Jean fait preuve d’un service exemplaire auprès de la famille, comme
le firent avant lui son père, son grand-père, et même son bisaïeul. Mais le
jour des élections générales où l’on assiste à la réélection à forte majorité
du comte Mariassy comme député, c’est la grande surprise : Jean triomphe à
la tête de l’opposition. Profondément persuadé que son engagement politique
n’est pas incompatible avec ses fonctions de domestique, il parvient à
convaincre le comte de le garder à son service tout en siégeant à la Chambre.
C’était sans compter sur les qualités d’orateur de Jean qui provoquent le
renversement du gouvernement et lui valent d’être proposé au poste de ministre.
Secrètement épris de la fille du comte Mariassy, Katinka, pour laquelle il
s’est hissé socialement et qui finit par accepter ses faveurs, Jean renonce au
prestige en offrant un portefeuille au mari de la jeune femme, Georges,
politicien incapable, en échange de la promesse de divorce.
Ruy Blas 38 renouvelle donc d’une certaine façon le sujet de Ruy Blas, essentiellement en ce qui concerne les relations
Jean-Katinka : comme Ruy Blas, Jean est passionnément et secrètement
amoureux de sa maîtresse – qui n’est plus la femme mais la fille de son maître
– et, comme lui, c’est pour se rapprocher d’elle qu’il s’élève socialement ;
telle une nouvelle Marie de Neubourg, Katinka est touchée par cet amour
inattendu. Si le roi Charles II chassait et délaissait sa femme et le sort de
son pays, Georges est un politicien et un mari incapable. Jean aussi fait la
morale à des individus peu scrupuleux et il veut changer le monde, mais ce
n’est pas la faim qui l’a poussé à la domesticité, contrairement au héros de
Hugo. Il ne cherche pas à être héroïque : il préfère quitter la politique
pour une grande entreprise de charpente autrichienne dans laquelle il espère
« améliorer le sort des quatre cents hommes qui [lui] seront
confiés ». Ruy Blas 38 est une
comédie tout en finesse et en nuance dans laquelle personne n’a entièrement
raison ou entièrement tort, dans laquelle personne n’est à l’abri d’un
compromis, comme en témoigne l’affection du comte Mariassy pour Jean, ou la
corruption qu’accepte ce dernier pour vivre avec Katinka.
Finalement, plus qu’un renouvellement, Ruy Blas 38 pourrait apparaître comme un aboutissement : le
personnage de Hugo a évolué et s’est adapté au contexte des années
trente ; ce que Hugo avait mis en scène avec audace devient réalité,
chacun peut désormais évoluer socialement et politiquement s’il s’en donne les
moyens, grâce à ses capacités et ses connaissances.
Comédie satirique qui met en lumière les mœurs politiques et sociales
de la Hongrie, Ruy Blas 38 évoque
aussi l’histoire de l’Europe de la fin du XIXe siècle, à la veille de la seconde guerre
mondiale, et finalement l’engouement démocratique qui fait vibrer
l’Europe : un valet érudit qui se fait élire député socialiste et qui
renverse le Président du Conseil, son propre patron ! Jean est le fruit de
cette guerre d’Espagne qui a vu, comme l’a souligné Noam Chomsky en 1992, les
pauvres gens s’activer dans l’administration et la politique. C’est l’actualité
politique européenne de l’époque qui est mise en scène ; on y voit les
proches d’un homme politique changer leurs orientations personnelles, la
corruption et la lutte des classes. Quelle délicieuse ironie de voir Katinka
s’exclamer à l’annonce des résultats : « Je ne vous comprends pas,
Jean. Vous aviez notre estime à tous. Tout le monde ici était content de vous.
Que s’est-il passé tout à coup ? N’étiez-vous pas satisfait ? »
Si Ruy Blas 38 apparaît de toute
évidence comme une satire des mœurs politiques et sociales, sa première qualité
est avant tout d’être restée humaine, comme en témoigne cette réponse de Jean à Georges qui se demande de
quel droit il se permet d’invoquer l’égalité sociale : « Oh ! je
parle de l’égalité qui réside dans le respect de la personne. De même que je respecte mon maître, parce qu’il est mon maître,
j’attends de lui des égards, parce que je suis son domestique. »
Légère et pleine de vitalité,
cette comédie ne pouvait que plaire de par sa construction dramatique, son
rythme et la qualité de son dialogue grâce auquel se démarque l’écriture
spirituelle de Pierre Chaine. Si Jean
avait connu un immense succès dans de nombreux pays d’Europe centrale, son
adaptation est excellemment accueillie tant par le public bruxellois et
parisien que par la critique. Ruy Blas 38,
troisième pièce de la saison à avoir pour personnage principal un valet de
chambre, après L’Enfant de Mary de
Archie N. Menzies (adaptée par André Jullien du Breuil) et Le Valet-Maître de Armont et Léopold Marchand , bénéficie de
la réputation que s’est acquise Pierre Chaine par ses précédents succès et,
surtout, de la grande qualité de son interprétation, de sa mise en scène et de
ses décors. Sa parution le 24 septembre 1938 dans La Petite Illustration, hebdomadaire réputé pour se faire écho des
pièces à succès, confirme la réussite d’une pièce qui est à redécouvrir !
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