« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… »

en bande dessinée

http://www.ornitho.org/ornitho/toile1.html

En 2002, Wiko – alias Nicolas Gengembre – met en ligne la bande dessinée qu’il a réalisée à partir de l’un des poèmes les plus connus de Victor Hugo, « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne[1]… ».

La genèse de cette création

Dans un court texte annexé à la bande dessinée du poème, Nicolas Gengembre explique aux internautes la genèse de sa création.

Alors qu’il passe beaucoup de temps dans les transports en commun pour se rendre de son domicile à son lieu de travail – et inversement –, le dessinateur se voit assailli par un flot de sombres réflexions qui lui font envisager le travail « comme une transcription du mythe de Sisyphe ». Afin de sonner le glas de ces noires considérations, il décide de se plonger dans la lecture, « un exutoire à ce genre de pensées, qui nuisent à la bonne santé mentale, et ont vite fait de vous jeter sur le trottoir ». Il se découvre alors tardivement une sensibilité pour la poésie. « Un peu honteux quand même » vis-à-vis de ses « compagnons de route » qui lisent L’Equipe, il dissimule alors « les feuillets de [s]es recueils dans des bandes dessinées ».

C’est à la lecture des Contemplations de Victor Hugo (mais aussi du Cœur révélateur, adaptation par Alberto Breccia de nouvelles d’Edgar Poe), qu’il décèle « quelques points communs aux constructions d’un poème et d’une bande dessinée. Les deux offrant des moyens simples à la représentation de l’ambiance : rythmique, gestion de la durée, répétitions… ». Comme d’autres portent à l’écran des romans, lui viennent alors l’idée et l’envie de mettre en images « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… ». Comme il le dit lui-même avec amusement et délectation, il s’est alors « payé Victor Hugo comme scénariste de bande dessinée », ajoutant : « ce qui est très prétentieux ».

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Wiko fait le choix signifiant du noir et blanc pour évoquer l’atmosphère morale « endeuillée », sombre et triste, de « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… ».

La mise en images du poème repose sur l’équation suivante : un vers = une vignette, à une exception près sur laquelle je reviendrai ultérieurement. Ainsi, aux douze alexandrins qui composent le poème, Wiko fait correspondre douze « strips », c’est-à-dire douze cases longues proposant une image globale et marquées par une ligne noire délimitant le cadre, dont le format rappelle le cinémascope. Pour conserver la typographie, il prend soin d’insérer, toutes les quatre images, un fin trait noir qui lui permet alors de garder le découpage en strophes du poème et en l’occurrence les trois quatrains. Le texte de Victor Hugo ne pénètre jamais la vignette mais est retranscrit à la main sous chacune d’entre elles. La dynamique de l’image est linéaire, correspondant ainsi à la projection mentale du poème.

Wiko respecte les indications temporelles (« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne », « l’or du soir qui tombe ») et la durée du parcours, conservant ainsi la valeur symbolique du trajet. En effet, la première vignette laisse voir le soleil qui se lève et réveille peu à peu la nature en l’éclairant d’une lumière blanche. La dernière est très sombre, succédant à une image dont les ombres étaient significatives de l’arrivée prochaine de la nuit.

Wiko conserve aussi l’espace dessiné par le poème. Son personnage – en l’occurrence Victor Hugo, tel qu’on le représente le plus souvent, c’est-à-dire barbu et sensiblement plus vieux que l’auteur à l’époque du poème – suit un itinéraire identique, et les différents paysages représentés correspondent à la « campagne », à la « forêt », à la « montagne » et à la tombe évoqués. Les verbes d’action utilisés par le poète (« je partirai », « j’irai », « je marcherai », « j’arriverai ») sont restitués dans les images car Wiko créé bien un homme en mouvement et rend le déplacement visible grâce aux changements de décor, à l’attitude du personnage et au bâton de marche que ce dernier tient dans sa main.

En corrélation avec le texte, le marcheur dessiné par Wiko semble bien effectuer une sorte de pèlerinage. Pour rendre compte des formules négatives usitées dans le poème – « sans rien voir », « sans entendre », « je ne regarderai ni… ni… » – qui insistent sur le fait que Victor Hugo est totalement absorbé par ses pensées, Wiko prend l’initiative d’insérer dans ses vignettes d’autres êtres humains : une femme, qui regarde passer le marcheur, et un chien qui aboie à son passage. Mais le poète ne les voit pas et ne les entend pas. Il est triste : les marques de son visage et le vide exprimé par son regard témoignent de sa douleur et de sa préoccupation.

L’utilisation des cadres et des points de vue permet aussi d’accentuer ce point. Les cadres choisis par le dessinateur sont ouverts et larges dans la première strophe, le champ est ensuite restreint et laisse place à des gros plans – même à un très gros plan, la huitième vignette -, marquant ainsi l’évolution croissante de la tristesse et de la souffrance du poète, jusqu’au « climax », le point culminant en intensité et en émotion, atteint avec le dernier alexandrin de la deuxième strophe. Ensuite, dans la dernière strophe, la tension retombe, les plans redeviennent plus larges. L’usage des plongées et contre-plongées sert le même propos. Ainsi, la plongée de la neuvième vignette montre le poids de la douleur sur le personnage, littéralement écrasé.

L’impression de dialogue qui émane du poème par la présence du jeu entre la première et la deuxième personne du singulier et le fait que ce « tu » soit l’objet des pensées du poète sont rendus par l’insertion de cases verticales atypiques et récurrentes. Wiko glisse en effet de manière régulière, puisqu’à la fin de chaque strophe, et presque subliminale, un portrait de la fille disparue de Victor Hugo, Léopoldine. Cette vignette est le fil directeur de l’ensemble, renforçant l’omniprésence de cet être cher décédé. De manière obsessionnelle, ce visage ponctue le récit, comme une aimantation assurant la cohérence de l’ensemble.

L’initiative plaît et fait des émules… en culottes courtes

Lettres.net – site « étude et enseignement du français sur internet » proposant en ligne des cours, commentaires de texte, épreuves anticipées du baccalauréat de français, conseils méthodologiques, ressources pédagogiques, etc. – a décidé de faire connaître à ses jeunes internautes la bande dessinée de Wiko et l’a insérée dans ses pages[2].

http://www.lettres.net/hugo/demain/index.htm

La création du dessinateur a aussi enthousiasmé une classe de CM2 de l’Académie de Nancy-Metz, si bien que les élèves ont pris l’initiative de mettre en dessins un autre poème de Victor Hugo suivant le même principe : « Oceano Nox »[3].

http://www.ac-nancy-metz.fr/ia57/noveant/poesie/oceanonox.htm

Carole A

[1] Daté du 3 septembre 1847, in Les Comtemplations (1856). Nous remercions vivement Nicolas Gengembre de nous avoir permis de reproduire ici sa bande dessinée.

[2] Certains enseignants ont eu l’idée de communiquer dans le désordre à leurs élèves – après l’étude de ce poème – les douze vignettes de cette bande dessinée et de demander à ces derniers de les remettre dans l’ordre.

[3] In Les Rayons et les Ombres (1840).